KINSHASA, samedi 13 juin 2026. Pendant deux heures, 55 Scholars congolais de la Fondation Apprendre Genève ont tenu, en visioconférence, une réunion de partage d’expérience sur la riposte à la maladie à virus Ebola, souche Bundibugyo, qui circule depuis le mois précédent à l’est du pays. La séance n’avait pas été commandée.
On en retire au moins dix enseignements, utiles autant pour la riposte en cours que pour celles à venir.
Maladie à virus Bundibugyo : apprendre, agir et se certifier
Partagez votre expérience et apprenez de vos collègues sur maladie à virus Bundibugyo. Apprenez-en plus et inscrivez-vous à cette certification de la Fondation Apprendre Genève : HH-FR-01 Partage d’expérience : maladie à virus Bundigugyo en Ouganda et en République démocratique du Congo
1. La compréhension du risque précède l’adhésion
Le pilier de la communication des risques et engagement communautaire ne sert pas à informer. Il sert à construire la condition à laquelle l’information devient utilisable. La formule de la Dre Dominique Aleko est nette: « Si l’individu ne comprend pas le risque, il ne va pas s’engager. Tout ce que vous allez mettre, c’est en dehors. » Toute communication qui saute cette étape se parle à elle-même.
2. La confiance se construit avant l’épidémie, ou elle ne se construit pas
Plusieurs voix l’ont dit, depuis des positions différentes. Dominique Aleko: « Si la communauté n’a pas confiance, l’équipe ne sera pas aidée pour interrompre l’épidémie. » Évariste Kayembe, après sa mission à Wampara: « On ne peut pas mener des actions sans impliquer la communauté locale. » L’enseignement opérationnel est sans appel. Les ripostes qui parachutent leur écoute communautaire dans la semaine de la déclaration officielle paient en confusion ce qu’elles avaient économisé en préparation.
3. La rumeur se neutralise par l’action, pas par la contradiction
Dominique Aleko a formulé le principe sous une forme directement opérationnelle pour les équipes de communication. « Le rumeur, il ne faut pas le prendre du fait. Regarde ce qu’on a dit, vous projetez. Là, vous aidez maintenant à accentuer, à diffuser la rumeur. Répondez par l’action à mettre, pour la bonne information. » Reprendre une rumeur pour la démentir, c’est la propager. La réponse efficace est une bonne information mise en circulation par sa propre action, pas forcément une réfutation point par point.
4. Les rites funéraires ne se contournent pas, ils s’équipent
L’ambassadrice Marlène Kapinga Mulumba, chef de service à la direction nationale de la formation continue, a proposé en séance la mesure la plus pratique de l’après-midi. « Nous connaissons nos cultures et traditions africaines, lorsqu’il y a un décès, vous devez assister votre membre. Mais dans le contexte de la maladie à virus Ebola, y compris dans la souche Bundibugyo, vous ne pouvez pas assister. La population cherche à aller prendre le corps, et ça multiplie les cas. S’il faut permettre aux membres de la famille d’assister, il faut leur donner l’équipement. » Investir dans les équipements de protection pour les familles endeuillées est moins cher qu’un cycle de transmission entretenu par la défiance.
5. À l’est, la sécurité est un pilier de riposte à part entière
Joseph Baroani Kikuni Jobacky a posé un fait que les manuels rangent ailleurs. « Lorsque cette maladie apparaît dans une zone en conflit, à l’est, nous ajoutons les piliers de sécurité. Vous ne pouvez pas effectuer votre supervision sans que les éléments de la sécurité ne vous l’autorisent. » Aux six piliers classiques (coordination, surveillance, prise en charge, communication des risques, enterrement digne et sécurisé, prévention et contrôle de l’infection), il faut ajouter, dans l’Ituri, un septième pilier de sécurité opérationnelle. Ce pilier décide qui se déplace, à quel moment, avec quelle escorte. Toute planification qui l’oublie est déjà en retard.
6. La capacité diagnostique locale dépend du consommable, pas seulement de l’équipement
Le Dr Évariste Kayembe a rapporté un point souvent invisible dans les chiffres officiels. « Notre organisation avait appuyé la réhabilitation du grand laboratoire de Bunia, avec le financement de la Banque mondiale. Mais le dispositif qui permettait de diagnostiquer, c’était le PCR. Cette souche du virus ne pouvait pas être détectée par ça. Il fallait qu’il y ait les cartouches, le dispositif RADI-1. C’est comme ça que les premières détections ont été faites à partir de l’INRB de Kinshasa. » Un laboratoire neuf, à la bonne adresse, équipé d’un PCR, n’a pas pu voir la souche qui passait à quelques kilomètres. La capacité diagnostique se mesure à la cartouche disponible le bon jour, pas à l’inauguration du bâtiment.
7. Le passage par l’autorité coutumière n’est pas une option
La phrase d’Évariste Kayembe à propos de sa mission dans la chefferie Hema est devenue, dans la salle, un point d’arrêt. « Personnellement, nous sommes allés rencontrer même l’autorité coutumière, le chef de la chefferie Hema, dans laquelle on retrouve la zone de santé de Wampara et les Nyakundes qui ont été beaucoup touchés par cette épidémie. On ne peut pas mener des actions sans impliquer la communauté locale. » Avant le contact-tracing, avant la sensibilisation, avant la prise en charge, la première visite est protocolaire. Elle s’adresse au pouvoir traditionnel qui décide, dans la pratique, si la riposte est autorisée à exister sur son territoire.
8. L’écoute sociale n’attend pas un appel d’offres
L’ambassadeur Pasiko Eza, point focal d’une zone de santé à 14 kilomètres du foyer de Mungwalu, a expliqué comment, sans budget, des Scholars ont monté en quelques jours une enquête de perception. « Avec les amis de Kinshasa, nous avons réfléchi à mettre une application Kobo Collect pour voir les perceptions de la population face à cette épidémie. Une descente sur le terrain a été effectuée, et nous avons prélevé quelques données. » Le résultat, partagé en direct dans la séance, donne ce qu’aucun bulletin officiel n’avait remonté: « Une part majeure de la population locale demeure profondément sceptique quant à l’existence de la maladie à virus Ebola. » Le temps qui sépare l’observation de sa mise en circulation s’est mesuré en jours, pas en mois.
9. La province non touchée se prépare en interceptant la rumeur, pas en attendant le cas
Toyi Mirefu, depuis Bukavu, a posé en ouverture un constat que les autorités sanitaires sous-évaluent souvent. « Il n’y a pas encore beaucoup de cas enregistrés dans la zone. Les gens ne sont pas éveillés comme dans la province de l’Ituri. En Ituri, à Bunia, dans le Nord-Kivu, les gens sont déjà conséquents et commencent à bien apprendre. » Une province voisine sans cas déclaré n’est pas une province à l’abri. C’est une province dont la mobilisation est plus difficile à enclencher, parce que la rumeur y précède l’information. La séquence préventive y commence plus tôt et coûte plus cher.
10. La double urgence ne se gère pas en arbitrage, elle se gère en discipline du « et »
La cellule congolaise des Scholars n’a pas suspendu son programme paludisme pour répondre à Ebola. À l’inverse, elle a ajouté une formation par les pairs sur la maladie à virus Bundibugyo, annoncé en séance par Charlotte Mbuh, directrice des programmes de la Fondation Apprendre Genève. « En marge de notre programme paludisme, nous avons aussi pensé à ce que nous pouvons proposer pour soutenir la riposte à cette épidémie en RDC. C’est une formation sur cette maladie, la maladie à virus Ebola. » Le réflexe par défaut des systèmes de santé sous tension est de hiérarchiser les urgences entre elles. Le réflexe acquis par dix ans d’apprentissage par les pairs est de tenir, en parallèle, les deux programmes.
Paludisme : apprendre, agir et se certifier
Partagez votre expérience et apprenez de vos collègues sur paludisme. Apprenez-en plus et inscrivez-vous à cette certification de la Fondation Apprendre Genève : MALARIA-FR-01 Paludisme : inverser la tendance : apprendre de l’expérience des acteurs de terrain
Un enseignement transverse, qui les contient tous
Les dix enseignements ci-dessous ont de la valeur parce qu’ils ont été produits par des praticiens qui se connaissent, qui se sont formés ensemble, et qui n’ont eu besoin ni d’un budget ni d’une autorisation pour se rassembler un samedi après-midi. C’est la précondition que les ripostes futures, en RDC et ailleurs, ont intérêt à reconnaître. Aucun guide opérationnel ne remplace une relation tissée avant l’épidémie. Aucun déploiement ne reconstitue, à chaud, ce que ce réseau-là a appris à faire à froid.
À Bukavu, à Mbujimayi, à Tshikapa, à Durba, à Kinshasa, à Kananga, à Ébolowa, la conversation continue.
Le samedi après-midi, en défiant la distance et en s’appuyant sur tout ce qui nous unit.
Nous sommes ensemble.
